dimanche 4 décembre 2011

Chez Malaparte

Il est amusant d'observer que certaines lectures coïncident parfaitement avec l'actualité. Pendant que resurgissait une sémantique qu'on a finalement tort de croire oubliée, je terminais l'une des oeuvres de Curzio Malaparte, Kaputt, un livre "horriblement cruel et gai" organisé en parties portant des noms d'animaux. 

Correspondant de guerre du Corriere della Sera sur le front de l'Est (Ukraine, Pologne, Finlande, Roumanie), Malaparte, capitaine sous les ordres du Duce, écrira secrètement son roman, cachant son manuscrit du mieux possible entre l'Ukraine, la Finlande, et Capri, où il l'achève en 1943. Le romancier/journaliste nous emmène au coeur des évènements de la Seconde guerre mondiale où le conflit ne sert ni plus, ni moins, de décor :"La guerre vaut donc comme une fatalité, elle n'y entre pas autrement. Je puis dire qu'elle n'y entre pas comme protagoniste, mais comme spectatrice, dans le sens où un paysage est spectateur. La guerre, c'est le paysage objectif de ce livre". 

Parce qu'il est vrai que Malaparte s'attache avant tout à nous raconter le néant d'un conflit qui a brisé l'Europe. Avec brio, il nous raconte tantôt le front, la misère et la mort, l'extermination des juifs de l'Est et le ghetto de Varsovie dans de saisissante description. Encore plus saisissant est le contraste entre la vie sur le front et le faste des dîners auxquels l'auteur est convié et durant lesquels il adopte un ton très cynique et faussement naif auprès de ses interlocuteurs (puissances de l'Axe), pour mieux les confondre dans leur cruauté et dans l'absurdité de cette guerre ; Malaparte décrit également la déliquescence d'une caste trop vite montée, l'ennui, la concupiscence, et l'incertitude face à un avenir que l'on sait d'ores et déjà compromis. 
Et puis, voilà, il s'en prend aux allemands, "un peuple malade", dément et féroce. Mais comme tout au long du roman, très stylisé, Malaparte s'en sort avec force cynisme et humour noir. Ainsi ce passage : 
"Les allemands pêchent à la grenade. C'est un véritable massacre. Ils détruisent non seulement les saumons, mais toutes les espèces de poissons. S'imaginent-ils qu'ils peuvent traiter les saumons comme ils traitent les juifs ? Nous ne leur permettront jamais. L'autre jour, j'ai dit au Général Von Heunert : si les allemands, au lieu de faire la guerre aux russes, continuent de faire la guerre aux saumons, nous défendrons les saumons."  
 Un peu d'absurde, qui apparait finalement comme le seul rempart face à la déflagration d'horreur et d'incompréhension engendrée par la guerre. Ces passages, nombreux, qui donnent à rire, sont tant pour le lecteur que pour l'auteur des moments de pause dans l'intensité de la cruauté et de la violence qui a déferlé sur l'Europe, et qui prend vie dans ce monstre froid qu'est Kaputt. L'Europe fut, elle n'est plus rien à la fin de ce conflit. Mais pour Malaparte, c'est davantage signe d'espoir :
 "J'aime mieux que tout soit à refaire, que d'être obligé de tout accepter comme un héritage immuable".
Une réflexion qui prend tout son sens dans la crise traversée par l'Union européenne ; une impression que tout est toujours à refaire, qu'il faut recommencer à construire, sans cesse, ce que l'on a construit sur les ruines de Kaputt. Il est regrettable d'assister à un jeu politique qui ressasse une inimitié bien lointaine alors que l'Union a été bâtie dans cette ambition de paix et d'Union. Kaputt donne à réfléchir sous un angle bien différent de celui des "romans de guerre" (j'invente des genres, oui), sans omettre une qualité stylistique très appréciable. 

Et puis ce roman a eu d'autant plus d'intérêt, qu'au bout d'une longue promenade, de marches montées et descendues, de suspens incroyable, j'ai aperçu la Villa Malaparte, refuge de l'auteur à Capri et qui en d'autres temps servit de décor au Mépris (starring BB et M. Piccoli). Où comment rester sans voix sous le soleil de midi. 

Une lecture vivement recommandée, donc, et cette citation pour finir ...Bonne lecture !

[Kaputt] is like a report from the interior of Chernobyl. Malaparte had gotten very close to the radioactive core of the Axis Powers and somehow emerged to tell the tale, simultaneously humanizing things and rendering them even more chilling as a result….Required reading for every citizen of the Twentieth Century.
— Walter Murch

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